Ensaders, par Jerome Catz
texte publié dans le catalogue Esprit singulier, Fonds de l’abbaye d’Auberive,
Coédition Flammarion / Abbaye d’Auberive, 2016

Ensaders est un collectif de trois artistes, sorte d’être à trois têtes, bien plantées sur la même colonne vertébrale. De ce corps hybride sortent six bras, capables de porter de nom breux projets, la plu­part réalisés à l’aide de leurs six mains ... Prolifique, ce collectif fait de nom­ breuses choses à coups de crayons et autres feutres. Le dessin est son dessein, il affine ses traits, raffine ses couleurs et peaufine ses sujets. À l’instar de Maurits Cornelis Escher, les compositions sont labyrinthiques. Même les œuvres d’un format plus modeste requièrent une grande attention pour en fouiller tous les détails ; il faudrait sûrement plusieurs jours pour comprendre les plus grandes, et plus encore pour parvenir à analyser l’en­semble des interactions entre les sujets couchés sur le papier (sans parler de ceux qui les ont créés).
Si vous essayez de « chercher Charlie », vous n’en reviendrez probablement pas, seuls les spécialistes des deux cultures - la savante et la populaire - osent s’aven­turer dans une explication de leur travail. Le tour de force qu’est chaque œuvre proposée relève paradoxalement du chaos et des mathématiques tout à la fois.
À la fois un et multiple, ce manifeste ambulant se redé­finit lors de chaque intervention, pour chaque projet, mais reste fidèle à ses traits : le trait de carac­tère oscillant dangereusement entre l’irrévérence et la folie, le trait de crayon enfantin de celui qui sait dessiner mais qui cultive la fraîcheur de son enfance (tel Jean-Michel Basquiat), le trait litté­raire dont seuls les poètes, les amateurs de Lowbrow 1 et les fous verront la flèche transpercer la bienséance , ou les traits du visage de celui attendu depuis trop longtemps pour pouvoir être reconnu ...
Oui, Ensaders est une sorte de messie pictural, l’ enfer, le purgatoire et le paradis réunis pour l’occasion, l’entrée, le plat et le dessert en une seule bouchée, la libido, l’absti­nence et l’amour tantrique en une rencontre, la liberté, la prison et la folie en une seconde !
Attention la bête s’accouple avec elle-même pour don­ner naissance à de multiples savoir-faire. Elle passe désor­mais du dessin au film d’animation, de la tapisserie à l’édition, de la performance à la vidéo. Jeux de mots, jeux de paumes, jeux de vilains, Ensaders sature la feuille et l’atmosphère. Bien « encrée » dans notre temps, souvent en couleur, parfois en noir et blanc, I’œuvre nous plonge la tête dans un monde grouillant d’une actualité déjantée, onirique et encodée. Heureusement, le titre est toujours là pour nous guider.


*Lowbrow : mouvement artistique pour les arts plastiques simplement exécutés et accessibles intellectuellement à tous, par opposition à l’art cérébral ou hyper conceptuel.